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Vercors et l'école:

quels héritages?

Préambule sur l'école actuelle (que vous pouvez passer si vous voulez lire uniquement la partie consacrée à Vercors)

L'Ecole Alsacienne

Une école républicaine et laïque

Une école privée pour la Bourgeoisie

Son projet humaniste

L'école et la bienveillance

Une école de la valorisation des savoirs, tremplin de la réflexion et de l'émancipation

 

 

Préambule sur l'école actuelle

En 2014, l'école ne sombre pas de plus en plus dans un état de déliquescence largement programmé. Elle a sombré pour un nombre impressionnant d'élèves. Les belles réussites - et il y en a - exhibent encore plus le gouffre qui sépare de plus en plus deux catégories d'élèves. Les élèves moyens - une majorité - sont tirés vers le bas à cause de ces réformes successives que mettent en place nos gouvernements pendant que ces femmes et hommes politiques plébiscitent pour leurs enfants l'école de la transmission des savoirs qui favorisent les compétences et la culture.

Allez lire cet article très intéressant au sujet de la destruction des savoirs et de la valorisation des compétences.

Dans ce naufrage, nous en sommes à l'acte III d'une tragédie en 4 actes dont le fatum s'incarne dans la "main invisible" du néolibéralisme destructeur. Si le Choeur des médias orthodoxes évoluant sur le theatrum mundi déplore l'échec de cette école jugée forcément archaïque et obsolète puisque ses sujets refusent (?) les hérésies pédagogiques modernes, ils font chorus afin de masquer soigneusement toutes les ficelles utilisées par les puissances politiques successives pour faire de l'école un grand corps malade.

L'acte III, le lycée est en train de le vivre et ce, depuis la énième réforme mise en place il y a 4 ans dans la continuité logique des actes I (l'école primaire) et II  (le collège). Intégration à marche forcée (parfois contre le choix de l'élève ou des parents. Et les profs? Ils ont été progressivement dépossédés de leur mot à dire. Il reste un verrou à briser: le passage de la 2nde à la 1ère, encore arbitré par l'équipe pédagogique) d'un maximum de jeunes d'une génération vers le bac qui connaîtra bientôt un 100% de réussite et qui fera le marronnier de médias stupidement enorgueillis. Ces mêmes médias renouvelant quelques semaines plus tard l'autre marronnier de l'école qui va mal, très mal (cela, c'est vrai) avec un diagnostic toujours dévié des véritables causes. Quelles causes donc? Je n'en citerai qu'une pour ne pas allonger mon propos sur l'état actuel de l'école.

Une des causes qui explique en grande partie la baisse du niveau dans les fondamentaux: la réduction continue des heures allouées pour bien lire, écrire, compter, bases fondamentales pour activer la réflexion et la pensée. Un graphique vaut mieux que des mots sur cette page du petit musée des horreurs/ horaires.

Qui dit baisse des horaires dans une discipline dit par ricochet augmentation du travail par professeur, donc dégradation de la prise en charge de ses élèves (davantage de classes, de copies, de cas d'élèves qui nous laissent de plus en plus pantois et impuissants parce qu'ils sont démunis dans les bases princeps des savoirs fondamentaux, au point que le fonctionnement intellectuel et psychologique s'en trouve altéré pour un nombre de plus en plus croissant). Sans compter la pression culpabilisante sur le temps libéré en dehors des heures de cours (préparation de cours, corrections, etc.) que l'on cherche - ce n'est pas nouveau -, à faire passer pour du temps libre auprès de l'opinion. Cette intégration psychologique inconsciente  par les enseignants eux-mêmes, de plus en plus nombreux, leur font:

1) accepter d'accélérer le saupoudrage d' activités de façon stérile alors qu'il est urgent de ralentir et de poser des bases sécures pour faire réfléchir ceux dont ils ont la lourde charge.

2) accepter non plus de signaler aux professions compétentes les cas à régler pour un fonctionnement cohérent de l'école et de la société, mais de remplacer ceux qui, de toute façon, ne les entourent plus, faute de personnel en nombre suffisant.

L'acte IV point déjà: le supérieur, vers lequel il faut précipiter 50% d'une classe d'âge vers le niveau licence (bac + 3), programme européen oblige. Ce seront de plus en plus essentiellement les PRAG (des agrégés recrutés et exploités dans le supérieur) qui enseigneront à ce niveau licence, les postes étant profilés dans deux directions non anodines: l'expression-communication dont la formule dit à elle seule à quel point la langue est prise dans sa seule fonction utilitaire et à quel point la maîtrise de la langue fait défaut à des jeunes de plus en plus nombreux (même ceux que l'on peut considérer comme les "bons" élèves). Seconde direction: le FLE ou français langue étrangère.

Allongement de la durée des études, destiné notamment à masquer les chiffres du chômage tout en maintenant ce système néolibéral profitant à une minorité, pour des emplois précaires, au SMIC (plein mais aussi de plus en plus partiel) et des vies atomisées. Longue durée des études qui ne serviront qu'à 20% d'une génération dans des emplois qualifiés, c'est écrit noir sur blanc dans un rapport de l'OCDE. Tout comme il a été cyniquement écrit que, pour ne pas provoquer une levée de boucliers des parents, il faut garder la quantité (la partie visible) et saper la qualité de l'école (au moment où je publie, je recherche les liens hypertextes).

A cette tragédie succède déjà une farce:

- les rythmes scolaires dans le primaire, chiffon rouge pour créer la pagaille et éviter d'évoquer les vrais problèmes (pénurie d'enseignants et emploi de vacataires via l'ANPE, payés moins de 10€/heure. C'est bien connu, on peut tous s'improviser prof!; réduction drastique des horaires pour les fondamentaux). Les maires, qui ont le devoir d'être attachés à la protection des enfants et qui sont soucieux des piliers de la laïcité, prendront-ils la précaution de choisir un personnel adéquat pour ce recrutement d'animateurs précaires?

- dans le secondaire, LA solution miraculeuse (sic) de l'école numérique assénée par la classe politique, ainsi que l'obsession absolue de l'Orientation, nouveau Dieu de l'employabilité future des élèves qui détourne le regard du travail des élèves, de sa juste évaluation, du cheminement difficile vers la réflexion et la pensée. Un faux Deus ex machina nommé Orientation  prônant l'utilité immédiate basique pour de futurs travailleurs précaires-consommateurs, en lieu et place d'une culture commune touchant la raison et l'émotion pour une humanité pleine et entière.

Pourquoi ce propos sur l'école actuelle? En juin, j'avais émis l'hypothèse d'une migration vers un autre site au-delà de Vercors. Une  des rubriques serait justement consacrée à ce sujet. J'hésite fortement dans la mesure où de nombreux autres blogs se consacrent à la question avec pertinence et brio. Vercors (et bien d'autres penseurs) nous parle encore. Ses propos m'incitent à crier ma révolte contre la destruction programmée de l'école.

Claude Allègre, ancien Ministre de l'Education nationale, avait férocement croqué le portrait des enseignants: un milieu coupé des réalités de la majorité de leurs élèves, pratiquant l'entre-soi, favorable à une école élitiste, archaïque et obsolète, gênant les réformes indispensables, etc, etc. On connaît la ritournelle! Quotidiennement chaque professeur est confronté aux diverses réalités de ses élèves et il est bien obligé de s'adapter dans ses pratiques. Je n'ai pas la vision d'un âge d'or idyllique de l'école. N'oublions pas que Vercors appartenait à la minorité qui poursuivait ses études au lycée et obtenait le bac. Mais au cours du XXe siècle, cette école a permis à de nombreux enfants des classes populaires d'accéder à de meilleures conditions que leurs parents grâce à des leviers institutionnels (systèmes de bourses, d'internat, formations comme les écoles normales d'instituteurs ayant intégré de nombreux enfants des classes modestes, etc.). Ma génération, celle qui est allée à l'école au tout début des années 80, a été moins chanceuse que la précédente, avec les suppressions de certains de ces dispositifs efficaces. Elle a toutefois bénéficié d'une école exigeante fondée sur le savoir,  avec de nombreuses heures pour l'acquisition des bases fondamentales. Davantage que maintenant, l'école, pas encore gangrénée par les réformes destructrices du néo-libéralisme, faisait émerger des transclasses. J'emprunte ce terme  au bel ouvrage spinoziste de Chantal Jaquet, Les transclasses ou la non-reproduction. Vous pouvez écouter son auteur en accès libre sur ce site, ou bien en mode abonné sur celui-là.

Je suis une transclasse, et je sais ce que je dois à l'école. Je sais également que les transclasses sont des exceptions qui confirment la règle. Le problème se situe véritablement en amont. Il trouvera une grande partie de ses solutions dans d'indispensables transformations sociales, économiques, idéologiques et politiques.

 

L'Ecole Alsacienne

Vercors effectua sa scolarité à l'Ecole Alsacienne à Paris à partir de 1909  jusqu'à l'obtention de son baccalauréat. Il dit toute son admiration pour cet établissement, mais aussi pour l'école en général, dans divers écrits: dans certains de ses récits dans lesquels il mit en scène l'élève qu'il fut; dans certains entretiens; dans deux préfaces de livres consacrées à l'histoire de cette école, Une belle école. Histoire anecdotique préfilmée de l'Ecole alsacienne (1950) de Maurice Testard et Histoire d'une institution française: L'Ecole alsacienne (1987) de Georges Hacquart.

L'expérience scolaire de Vercors date d'il y a plus d'un siècle, ses écrits rétrospectifs sont bien plus récents. Nonobstant ce constat, sa narration et ses réflexions sur l'école guident notre regard sur celle-ci et nous font prendre une conscience aiguë et douloureuse de sa destruction programmée. Sous cette relation personnelle et subjective à l'école point une réflexion universelle sur ce lieu d'instruction,  de formation intellectuelle et culturelle, qui devrait être l'un des priorités de notre société.

 

1) Une école républicaine et laïque

Vercors avait 7 ans quand il mit pour la première fois les pieds dans une salle de classe de l'Ecole alsacienne. Le petit garçon avait déjà appris les rudiments de la lecture, de l'écriture et du calcul "à la maison, par les bons soins d'une demoiselle charmante, Melle Collette". L'Ecole alsacienne, que Jean Bruller quittera une fois le baccalauréat obtenu, fut donc un relais dans la formation du jeune homme, ainsi qu'un accélérateur de socialisation.

Le choix de cette école est dû à sa mère institutrice et à son père ancien éditeur, devenu rentier depuis le début du XXe siècle, après avoir fait creuser une rue Bruller dans le XVe arrondissement, fait construire un immeuble pour en louer les appartements (dont un à l'écrivain Jules Romains). Les parents, à la recherche d'une bonne école pour leur fils, suivirent les conseils de leur réseau de sociabilité. Cet établissement fut ouvert à Paris en 1873, après l'annexion de l'Alsace-Lorraine et l'exil des grandes familles alsaciennes. Il est une duplication du Gymnasium libre d'Alsace. Il représente le camp que rejoignit le père de Jean Bruller, émigré juif hongrois comme Vercors le raconta dans son récit La Marche à l'Etoile, lorsqu'il s'installa dans cette France rêvée. Comme ses amis qui le conseillèrent sur le choix de l'école, ce radical de gauche refusait l'école publique napoléonienne, il se fit l'allié de la République et de la laïcité. De plus, cette école s'affichait dreyfusarde, ce qui fut certainement une raison supplémentaire pour les parents.

Autre aspect novateur: la mixité des classes prévue dès les premières années du XXe siècle. Il faut saluer l'anticipation progressiste et très certainement l'héritage condorcétien. En effet, dans Cinq Mémoires sur l'instruction publique, Condorcet  estimait l'instruction des deux sexes indispensable à la société (Voir sur cette page une synthèse des principes de Condorcet sur l'école).  Belle pratique propice à une deuxième avancée décisive dans l'égalité entre les garçons et les filles, la première étant l'école obligatoire pour les garçons ET pour les filles. Doit-on rappeler le nombre impressionnant de filles non scolarisées dans le monde à notre époque et les pressions exercées (jusqu'aux meurtres) dans certains endroits du globe pour interdire l'instruction des petites filles? La politique volontariste de mixité de l'Ecole Alsacienne permet de remplacer dans les esprits une norme sociale par une autre jusqu'à ce que la mixité devienne "normale". Cette mixité est également la meilleure garante du même contenu de cette instruction. Cette praxis vaut tout discours vaguement moralisateur dont l'effet ne s'exerce pas dans le réel. Vercors ne semble pas avoir vécu cette mixité dans ses classes. Du moins n'en parle-t-il pas. Peut-être la possibilité juridique et effective dut-elle attendre l'évolution des mentalités familiales. Il conviendrait d'en faire l'étude.

 

2) Une école privée pour la Bourgeoisie

Mais c'est une école privée. Celle-ci était et est encore onéreuse. C'est vers celle-ci que se précipita la Bourgeoisie intellectuelle dans un entre-soi qui excluait - et exclut encore - toute mixité sociale.

C'est là que Vercors rencontra son ami Théodore Monod, ainsi que Paul Silva-Coronel avec lequel il collabora pour l'album Couleurs d'Egypte et le roman Quota ou les Pléthoriens.

Ses propositions philosophiques émanent en grande partie de l'influence de ce réseau de sociabilité précoce, de gauche, protestante. Vercors ne sentit aucun prosélytisme religieux dans cette école dont l'une des marques de fabrique fut le respect de la laïcité: il fut "Témoin de l'absence à l'Ecole de tout prosélytisme. D'abord jamais mon père, farouche libre-penseur, n'aurait admis que son fils fût soumis à la moindre influence religieuse. Et je le fus en effet si peu, au point de croire tout le monde incroyant comme lui, qu'ayant dit un jour à mon copain Barral: " C'est aussi bête que de croire au bon Dieu", et lui s'étant insurgé: "Mais moi j'y crois! Et mon père aussi!" j'en étais resté stupéfait: se pouvait-il, au vingtième siècle, que des gens civilisés en fussent restés ainsi au Moyen Age? C'est dire si Dieu était peu évoqué dans l'enseignement de l'Ecole, chacun laissé à ses convictions".

 

Un projet humaniste

1) L'école et la bienveillance

Les conditions d'accueil des enfants sont un point essentiel pour l'Ecole Alsacienne: le personnel dans son ensemble prend en charge ces êtres encore fragiles et en construction de manière empathique.

Si au XXI siècle en France, cette base princeps pour passer favorablement à l'étape essentielle de l'instruction semble "normale", il n'en était pas de même dans notre pays, au XXe comme dans les siècles passés pour ceux qui pouvaient aller à l'école. La violence physique trop largement répandue, intégrée dans les pratiques et la conscience d'une société, était utilisée pour soumettre les enfants, dans la croyance que cet autoritarisme éduque.

Exagération? En 2011, l'Unesco a recensé 246 millions d'enfants dans le monde souffrant de violences à l'école (châtiments corporels, harcèlement, viol, sexe transactionnel). Il serait naïf de penser que la France ait été exempte par le passé de ces violences envers les enfants, pratiquées à l'école et dans les familles. Des traités d'éducation incitaient à la violence contre ceux que les adultes considéraient comme des êtres intrinsèquement mauvais, des philosophes avalisèrent ces pratiques (Kant notamment). La pédagogie noire s'exerçait férocement en Allemagne au début du XXe siècle, j'en ai parlé dans ma page consacrée à l'une des raisons pour lesquelles Vercors s'est révolté sous l'Occupation.

Quelques autres philosophes, minoritaires, s'élevèrent contre ce non sens éducatif et pédagogique: Montaigne dans les chapitres I, 25 et 26 de ses Essais, Rabelais dans la lettre de Gargantua à son fils dans le roman Pantagruel, Rousseau dans L'Emile ou de l'éducation. Le point commun de ces trois penseurs est de privilégier une éducation par la douceur. Une éducation soucieuse de l'individu qu'est un enfant, qui n'est en rien un adulte en miniature, mais bien plutôt un être dans une construction progressive en interaction constante avec des adultes.

Dans sa préface au livre sur l'Ecole Alsacienne, Vercors dit sa crainte de l'entrée à l'école: "Et soudain, voici que l'école était là, pour demain! Avec tout ce que j'en savais: le maître baguette en main et bien moins aimable que Melle Colette; et l'obéissance, les punitions, les retenues [...]". Cette appréhension du jeune Jean avant sa confrontation à l'école n'est pas que pur fantasme. Le jeune garçon est rapidement rassuré par l'approche de l'Ecole Alsacienne, garante de la protection de l'enfance et de la base sécure propice à l'apprentissage et à la formation: "Et rien, dès lors, ne s'est passé comme je le redoutais. Pas de coups sur les doigts, ni de piquet, de retenues ou de pensums".

Les parents de Jean Bruller ne choisirent pas cette école au hasard. J'ai démontré dans ma page déjà citée plus haut à quel point ils firent attention à leurs enfants, à quel point ils les éduquèrent avec bienveillance et affection. De plus, Louis Bruller représente une figure marginale dans une société patriarcale fabriquant des pères souvent peu/pas investis dans la lourde tâche de l'éducation des enfants, si ce n'est pour faire figure toute-puissante (idéologique, juridique) de rappel à la Loi implacable et inflexible. Nous pouvons imaginer les dégâts psychologiques d'une telle idéologie, même si encore maintenant certains ne sont toujours pas convaincus des méfaits de tels rôles sexués et appellent de leurs voeux au retour de l'autoritarisme aveugle, insensible et tout puissant du Père pour discipliner la jeune génération. Au contraire, le père de Jean Bruller est à l'écoute de ses enfants, il sait, comme son épouse Ernestine, équilibrer douceur et fermeté. Il a donc opté pour une école qui prolonge ses propres convictions en matière d'éducation. Autre aspect aussi indispensable: les parents, non aliénés par le travail, ont du temps à consacrer à leurs enfants.

Eduquer violemment un enfant produit des conséquences lourdes qu'Olivier Maurel a analysé dans son ouvrage (voir ma page déjà citée plus haut). La violence éducative ordinaire entraîne une soumission de l'enfant. A force de vexations et de carence affective, celui-ci atténue/ réprime/perd cette sensibilité que de trop nombreux philosophes dénièrent à notre nature humaine, jugeant celle-ci ontologiquement mauvaise. Il peut tourner son agressivité vers d'autres victimes. Il peut se montrer hypocrite et menteur.

Dans sa préface, Vercors ne dit pas autre chose: "Une punition concrète [...] on l'exécute et c'est fini: on a payé. Et puisqu'on a payé, non seulement est-on lavé de sa faute, mais le ressentiment, la rancoeur, en sont transférés sur le bourreau". Vercors raconte une expérience symbolique de ce que peut devenir un enfant en fonction de son éducation. Après avoir séché quelques cours, il intercepta les courriers de signalement et imita la signature des parents. Si le sous-directeur "au caractère tranchant" et à la "sécheresse glaciale" condamna le jeune Jean en définissant sa nature comme "trop dévoyée pour échapper plus tard à la potence", le directeur Théodore Beck relativisa auprès de la mère, puis en appela efficacement à la conscience du jeune homme. Vercors conclut: "Une dure punition [...] aurait ouvert la porte à des récidives plus complexes, avec pour seul souci de n'être "pas vu pas pris" [...] Ce n'était pas chez lui, comme on pourrait le croire, simple tendresse, simple indulgence, mais finesse de jugement. [...] Cette subtilité dans sa façon de juger les enfants, il l'imprimait à tout le corps enseignant". D'ailleurs, un des professeurs de Lettres possède cette même finesse psychologique, cette identique intelligence du coeur. Il couvrit un canular du jeune Jean: "J'ai vu soudain foncer vers moi M. Péquignat et je me suis cru perdu. M'entraînant alors par l'épaule, il chuchota seulement à mon oreille: "Ne vois-tu pas, petit imbécile, que tu te dénonces?". Lui aussi, comme M. Beck, comprenait les enfants, riait sous cape et ne dramatisait pas. On conçoit quelle gratitude éperdue et fidèle provoqua en moi cette indulgence, presque cette complicité".

Cette attitude de l'adulte n'a rien de laxiste et il y gagne le respect véritable. Le canular de Jean Bruller est sans gravité, c'est de la part du jeune écolier doté d'une "bonne nature" (dixit M. Beck) de "l'enfantillage". L'équipe éducative  dont Vercors ne cesse de faire l'éloge, sait parfaitement discerner les bêtises vénielles des cas graves. M. Beck n'hésita donc pas à renvoyer le plus brillant élève de l'école coupable d'un lourd forfait. Cet élève, que Vercors mit en scène dans la trilogie Sur ce Rivage"devait se faire imposer comme ministre à Vichy par les nazis, puis condamner à mort par les tribunaux français. Le "père Beck" ne s'était trompé ni sur lui, ni sur moi".

L'Ecole Alsacienne axa donc l'un de ses piliers sur l'accueil bienveillant de l'enfant. Et, idée à ne surtout pas négliger pour que le comportement des adultes soit cohérent vis-à-vis des enfants, les familles portaient un regard bienveillant sur cette école qu'elles choisirent.

Le terme de "bienveillance", récurrent dans les discours officiels actuels, est dévoyé. A bien écouter et décortiquer ces discours, on comprend que ce terme est transféré de l'élève en tant que personne à son travail et ses résultats. Chaque professeur est en réalité invité à être "bienveillant" dans ses exigences de travail, dans ses évaluations, dans sa notation. Cette novlangue prépare le terrain d'une nouvelle baisse des exigences et de la suppression des notes annoncée.

Vercors montre par de multiples exemples que l'enfance est propice aux expérimentations et aux canulars. Point d'illusion stupide d'un âge d'or de l'école et de l'enfance obéissante. Le Poète Mallarmé, professeur d'anglais, avait bien du mal à tenir ses classes. Vercors qualifie lui-même sa classe de "classe agitée, chahuteuse" mais cette attitude n'a rien à voir avec ce qui se passe actuellement. Vercors rappelle qu'il y avait "un temps pour le chahut et un temps pour le respect, un temps pour le rire et un temps pour la gravité, un temps pour rester des enfants et un temps pour devenir des hommes".

 

2) Une école de la valorisation des savoirs, tremplin de la réflexion et de l'émancipation

A ces conditions d'accueil favorables à l'enfant, l'Ecole Alsacienne joignit un deuxième pilier fondamental: le contenu de l'enseignement délivré, c'est-à-dire la transmission des savoirs. L'une des "ambitions suprêmes" de cette école, c'est "la culture de l'esprit", rappelle Vercors. L'acquisition de connaissances est une priorité avec une part de mémorisation incontournable, mais elle doit être réfléchie. Elle ne peut être une simple récitation. L'élève doit faire appel à sa raison pour comprendre le contenu des enseignements et être conduit progressivement à exercer son esprit critique. Vercors insiste sur le projet de son école: apprendre aux élèves à "penser juste". La mise en place des Editions de Minuit clandestines releva, ne cessa de répéter l'écrivain résistant, de cet effort de "penser juste".

Cet objectif de l'Ecole Alsacienne se situe dans l'héritage des Essais de Montaigne. Alliée de la IIIe République, elle évolue dans les réflexions des acteurs politiques qui prirent cet humaniste pour modèle. Pour de plus amples développements, il convient de lire "Montaigne, pédagogue républicain" sur ce site.

Vercors n'évoque pas une école désincarnée. Vercors conclut sa préface à l'ouvrage consacrée à l'Ecole Alsacienne en terminant par l'expression "gratitude filiale" qu'il éprouve vis-à-vis de ses acteurs. Il se souvient avec admiration de ses professeurs: M. Pauvert qui "nous en imposaient beaucoup", "le merveilleux Maurice Fischer", Auguste Bailly "notre remarquable professeur de lettres", "l'excellent et charmant Maurice Testard", leur professeur d'art... Ces professeurs sont recrutés sur des critères d'excellence: ils possèdent une haute maîtrise d'une discipline. Leur savoir impose pour une bonne part leur autorité. La libido sciendi de Vercors s'épanouit grâce à eux.

L'instruction, quant à elle, est une des sources de l'émancipation de l'esprit. L'Ecole Alsacienne progresse dans le sillage de la philosophie de Condorcet.

La conduite bienveillante de l'enfant, la transmission des savoirs, l'appel à sa raison et à son jugement requièrent une exigence morale. Education et instruction doivent faire progresser dans le sens d'une plus grande humanité.

De tradition protestante, l'Ecole Alsacienne dispose ses élèves à un examen de conscience pour chacun de leurs actes. Là encore elle est inspirée par les théories de Montaigne. Vercors s'appesantit sur "l'éducation de l'Ecole, discrète, presque secrète, au point que nous n'y prenions garde, [qui] avait façonné en nous un sentiment inconscient des valeurs". Le souci et le respect de l'enfant par les adultes permettent une transmission subreptice par imitation.

L'Ecole Alsacienne oeuvrait pour le "developpement de la conscience morale" de leurs élèves. Si besoin, elle appliquait un code de sanctions graduelles: "Purement verbale au contraire, la sanction morale ne s'efface pas, elle travaille dans la conscience de l'enfant, elle développe en lui la notion des valeurs et le laisse contrit d'y avoir manqué".

Ce système marqua fortement la personnalité de Vercors. Dans ses dessins, Jean Bruller fut un moraliste. Sa littérature mit en scène les tiraillements de conscience de ses personnages. La formation de son caractère mit en éveil la conscience du citoyen quand il entra en Résistance, guidé par ses valeurs et ses idéaux humanistes. Il exerça son esprit critique sur les événements de son temps, entra en dissidence dans un acte politique majeur du XXe siècle, et se servit de la/ sa culture dans son combat contre la barbarie.

Pour prolonger: une page sur L'enseignement de la IIIe République.

 Article mis en ligne le 1er novembre 2014.

 

 

 

 

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