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 Le Mariage de Monsieur Lakonik

Episode 3: Un petit bijou de Jean Bruller...Cette bande dessinée met en scène dans le texte et dans l'image Monsieur Lakonik, sourd, et Melpomène Carpe, muette (alors que Melpomène est la Muse du chant!), qui, sans le savoir, se suivent dans d'improbables et désopilantes aventures avant de convoler en justes noces. L'artiste manie le trait avec plaisir et brio: trait d'esprit, trait de crayon, trait de plume.

Vous pouvez lire ensuite la résolution de l'enquête à la page Jean Bruller, Nathan et Citroën.

Deux planches ci-dessous destinées à comprendre mon article "Jean Bruller et la littérature coloniale pour la jeunesse de l'entre-deux-guerres: de Loulou chez les nègres (1929) à Baba Diène et Morceau-de-Sucre (1937)" dans la revue électronique Strenae.

Cliquez sur ce lien pour accéder sur ce site à une analyse complémentaire et rédigée dans une optique différente.

 

Analyse complémentaire:

Préambule: dates de publication et de rééditions, une oeuvre-charnière

Des références explicites à des récits antérieurs

Quelques allusions à Frisemouche fait de l'auto (1926) et une réécriture de la Croisière Noire de Loulou chez les nègres (1929)

Le retour de Fricasson de Marcel Jeanjean, dans quelques-unes de ses aventures

Des réminiscences de Pif et Paf (1927-1929) et des Mirifiques pérégrinations de Fifi-Tutu-Panpan à travers le ciel (1928)

Les influences artistiques

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Préambule: dates de publication et de rééditions, une oeuvre-charnière

1931: année de l'Exposition Paris-Vincennes, triomphe de l'apogée de l'Empire colonial, qui accueillit de début mai à novembre 8 millions de Français; année de publication en album de Tintin au Congo; année de publication de la seule bande dessinée de Jean Bruller, Le Mariage de Monsieur Lakonik, chez l'éditeur Paul Hartmann.

Hartmann était désormais son éditeur régulier: après s'être auto-édité pour 21 Recettes pratiques de mort violente (1926) et Hypothèses sur les amateurs de peinture (1927), il accepta qu' Un Homme coupé en tranches soit recueilli par Hartmann. On apprend dans une lettre de Bruller à Hartmann du 5 septembre 1929 que le jeune artiste prit en charge l'illustration de Deux Fragments d'une Histoire universelle. 1992 d'André Maurois en même temps qu'il confia son propre album Un Homme coupé en tranches à l'éditeur. Entre 1929 et 1931, il illustra de nombreux ouvrages édités par Hartmann et continua son aventure éditoriale conjointe avec Le Mariage de Monsieur Lakonik.

 Sur l'album original ne figure aucune date de publication, mais grâce à la revue bi-mensuelle La Quinzaine critique de Pierre de Lescure à laquelle Jean Bruller participa de 1929 à 1932 ( Allez à la rubrique "Jean Bruller chroniqueur"), nous savons que la bande dessinée parut fin novembre-début décembre 1931. Elle est en effet annoncée dans le n°41 du 10 décembre de cette année-là, puis dans le n°42 du 25 du même mois. Elle fut rééditée en février 2000 par le CNBDI (Centre national de la bande dessinée et de l'image), en 2011 par Portaparole.

         

      De gauche à droite: 1931 - 2000 - 2011

Selon moi, cette bande dessinée de 1931 fonctionne comme une oeuvre-charnière à plus d'un titre:

- D'un point de vue idéologique, elle marque une évolution notable de Jean Bruller, une conscience plus aiguë du monde qui l'entoure. L'oeil artistique est politisé dans les chapitres 21 à 28, comme je le montre dans mon article "Jean Bruller et la littérature coloniale pour la jeunesse de l'entre-deux-guerres: de Loulou chez les nègres (1929) à Baba Diène et Morceau-de-Sucre (1937)" dans la revue électronique Strenae. Dans cette oeuvre, l'anti-colonialiste a rejoint le pacifisme antérieur de plusieurs années de Jean Bruller, alors que Pif et Paf chez les cannibales (1929) et Loulou chez les nègres (1929) n'allaient absolument pas en ce sens. Dans sa BD de 1931, Bruller jette un regard critique sur  le jeune homme de 1924-1925 qu'il fut pendant son service militaire, quand il décrit la ville de Tunis comme il la voyait à l'époque. Il jette un regard critique sur cet aveuglement qui perdura encore plusieurs années. Sans recul, sans réflexion sur l'Empire colonial. Les années 1929-1931 sont charnières, car Jean Bruller se débarrassa de ce conditionnement idéologique. C'est au cours de ces années en effet qu'il élargit et renforça son réseau littéraire: André Chamson, Charles Vildrac, Claude Aveline, Jean Tardieu, etc., et Jeanne sa première épouse rencontrée en 1928 qui accéléra ses rencontres. Beaucoup se prononçaient dès avant ces années contre le colonialisme. Notamment certains signèrent la pétition contre la guerre du Rif en 1925.

Jean Bruller s'est-il rendu à l'Exposition coloniale de 1931 où notamment Citroën avait son stand? Il ne le spécifie pas dans Cent ans d'Histoire de France. Les habitués de mon site savent désormais que Vercors fut très vague sur son parcours de l'entre-deux-guerres. Ce sont donc les archives que je dépouille progressivement, d'une bibliothèque à l'autre, qui parlent à sa place. Le personnage de l'anti-héros qu'est Lakonik part bien malgré lui pour la mission "John Citron". Ces chapitres du Mariage de Monsieur Lakonik sont le lieu d'une critique, publiée justement au terme de l'Exposition (fin novembre) et composée au moins en partie pendant les mois de cet événement majeur.

- D'un point de vue philosophique, et malgré l'humour de la bande dessinée, Jean Bruller met en scène l'incommunicabilité entre les êtres et leur solitude profonde, avec un Lakonik sourd et une Melle Carpe muette ayant bien du mal à se rencontrer. Cette opacité des hommes, déjà présente dans Un Homme coupé en tranches, trouvera son apogée dans La Danse des vivants (1932-1938). Cette BD réunit les "deux Bruller": la truculence humoristique et le plaisir évident de l'écriture au second degré et du dessin d'un côté; de l'autre, l'inquiétude philosophique. En 1931, cet album est classé dans la littérature de jeunesse; en 2000, il est mentionné comme "Ado-adultes", ce qui me paraît plus justifié.

- D'un point de vue artistique, elle est signifiante à la fois d'une clôture et d'une ouverture: clôture d'une carrière des années 20 dans la littérature pour la jeunesse et les dessins pour les revues légères. Cela ne veut pas dire qu'il abandonna cette voie dans les années 30, il y revint, désormais plus ponctuellement, et accorda une place majeure à une œuvre plus sombre. Cette ouverture fut à destination des adultes. C'était son ambition première, et ce, dès le début de sa carrière. Vercors fut "lakonik" sur ses années 20 en omettant d'évoquer avec clarté et précision sa participation écrite et dessinée dans les revues légères, tout comme ses illustrations pour les livres dédiés au jeune public. Il réécrivit son passé. Jean Bruller naviguait tout autant dans cette optique, à mon avis. Dans le fonds Hartmann, j'ai retrouvé une sorte de curriculum vitae datant de 1931. Jean Bruller  liste précisément ses ouvrages, les siens comme ceux qu'il illustra. Puis finit ainsi: "De nombreux ouvrages pour la jeunesse" [...]. Aucun n'est nommément cité, comme si, dès cette époque, il ne tenait pas  à être catalogué parmi les auteurs pour la jeunesse, de peur que son image ne restât rivée à cet étiquetage. Néanmoins, Jean Bruller tenait à ce travail qui le faisait vivre économiquement et lui procurait un plaisir intellectuel évident. Agrément qu'il minimisera dans son récit rétrospectif, soit en rabaissant ce travail à de simples commandes d'éditeurs - sauf Patapoufs et Filifers à qui il réserva une place de choix -, soit en taisant purement et simplement beaucoup de collaborations, au point de ne pas même mentionner au minimum les titres de ces ouvrages.  Le Mariage de Monsieur Lakonik fonctionne d'autant plus comme un tournant dans sa carrière qu'il est truffé, dans un art maîtrisé de l'écriture, de références à cette littérature pour la jeunesse qu'il illustra, voire qu'il écrivit, tout ou partie. Comme un hommage. Comme un adieu. Comme un aveu?

 

Des références explicites à des récits antérieurs

 

1) Quelques allusions à Frisemouche fait de l'auto (1926) et une réécriture de la Croisière Noire de Loulou chez les nègres (1929)

- Au chapitre 4, Lakonik est enfermé dans un asile en compagnie de deux fous. Le colosse à barbe rouge se prend pour le petit Chaperon rouge et l'autre personnage pour "un chien, oua! oua! de berger!". Ces deux aliénés veulent mettre à mort Lakonik qu'ils assimilent à un "loup", d'autant plus que Lakonik, parce que sourd, répond systématiquement "Euh...Parfaitement...". Outre ce comique de répétition interne au texte, on décèle le lien avec Frisemouche accompagné de son chien, rêvant notamment du petit chaperon rouge après avoir pénétré dans l'obscure forêt en clamant au garçon qui lui demande s'il ne va pas avoir peur des loups:

- Des loups! Ah! là, là! Qu'est-ce que c'est qu'un loup à côté d'un lion? Si vous m'aviez vu tout à l'heure, vous ne trembleriez pas pour moi".

L'association des deux récits, combinée avec Loulou chez les nègres, s'accentue au chapitre 5 lorsque le pensionnaire de la chambre 27 est présenté comme suit:

"C'est encore ce cochon qui se croit un tigre en train de beugler comme un âne! [...] Les gardiens ne sont pas rassurés du tout. Ce tigre a l'air rudement costaud. Si seulement au lieu de se croire tigre, il se croyait lapin!".

Jean Bruller s'amuse à mélanger divers épisodes des récits de 1926 et de 1929. En effet, au lieu de rencontres nocturnes inquiétantes dans la forêt, Frisemouche ramasse un lapin mort laissé par un braconnier. Cette anecdote, cliché dédramatisé des récits d'aventures, se retrouve dans  Loulou chez les nègres, au moment où de nuit Ben Azout, un des compères de Loulou, croit qu'un félin rôde alors qu'il s'agit d'un âne inoffensif en train de braire. Beau condensé des deux premiers récits qui signifie ou bien qu'un Jean Bruller sans imagination reprend l'inventio de sa bande dessinée à des récits qu'il a lus et/ou illustrés, ou bien qu'il avoue l'air de rien qu'il serait le père de tout ou partie des deux récits antérieurs.

 

- Ce sont surtout les chapitres 21 à 28 qui parodient explicitement la traversée du Sahara de Loulou. Je vous conseille de vous reporter à mon article "Jean Bruller et la littérature coloniale pour la jeunesse de l'entre-deux-guerres: de Loulou chez les nègres (1929) à Baba Diène et Morceau-de-Sucre (1937)" dans la revue électronique Strenae (à paraître début 2012), ainsi qu'aux deux planches que vous lirez au début de cette page de mon site. J'ajoute un élément qui passerait pour un détail si on ne le lisait dans deux sens. Lisez plus haut le chapitre 25 du Mariage de Monsieur Lakonik, précisément la vignette montrant les Berbères attaqués par des Touaregs:

"[...] les Berbères sont [...] exterminés par un groupe de soixante Touaregs, qui les ramènent vers le Sud. Monsieur Lakonik, tout en notant une certaine similitude avec une marche vers le Nord, sombre dans le plus noir découragement".

Si on ne lit que cette bande dessinée, la phrase que j'ai soulignée, renvoie à la vignette précédente: "un groupe de dix-huit Berbères, qui les mènent vers le Nord". Logique diégétique imparable. Mais, si on relie cette petite phrase anodine perdue dans un flot de péripéties exotiques au chapitre II de Loulou chez les nègres, alors cette phrase prend un tout autre sens. Dans ce chapitre II ("Où Loulou et ses amis redoutent une agression de pilllards"), le héros et ses amis Fred et Ben Azout assistent de loin "dans la direction du sud" à l'assaut de Touaregs contre une caravane. Echec des Touaregs et conclusion du chapitre: "les pillards étaient déjà loin à l'est, et [...] la caravane continuait sa route vers le nord...". Est-ce cela cette "certaine similitude avec une marche vers le Nord"? Soit Jean Bruller fit un clin d'oeil malicieux à Alphonse Crozière pour rappel de leur collaboration complice autour de Loulou chez les nègres. Soit c'est un aveu très très discret de sa paternité dans l'écriture de ce récit de 1929. Faut-il lire entre les lignes un aveu?

 

2) Le retour de Fricasson de Marcel Jeanjean, dans quelques-unes de ses aventures

Pour se faire une idée générale du parcours artistique de Marcel Jeanjean, lisez "Marcel Jeanjean au-delà des cocardes" dans Pégase, Revue de l'Association des Amis du Musée de l'Air, n° 103, octobre 2001. Sinon, lisez son autobiographie, Des ronds dans l'air. Souvenirs illustrés.

- Le comique s'accroît avec ces deux héros adultes partis non avec un chien, mais chacun avec un kangourou, mâle pour Lakonik et femelle pour Melle Carpe. Kâlin et Kâline suivent leurs maîtres souvent attachés en laisse, comme cette autruche de Monsieur Baronnet rencontré dans la ville de Bangui. Et tous ces détails rappellent les autruches de Fricasson dont j'avais déjà parlé dans ma page Loulou chez les nègres.

- Les dessins du chapitre 25 (planche au début de cette page de mon site) avec un Lakonik ficelé et emmené sur un dromadaire ne rappellent-ils pas Fricasson subissant le même sort? Regardez la quatrième ligne de ce site, image de droite.

- L'éruption volcanique suivie du voyage inopiné en dirigeable, Lakonik dessus, Melle Carpe accrochée à Kâline, elle-même cramponnée à un fil du dirigeable (chapitres 37 et 38), l'épisode du naufrage au pôle nord (chapitres 33 et 34) ne sont-ils pas un souvenir des Nouvelles Aventures de Fricasson (1926), en particulier la quatrième des six histoires, Fricasson pilote de dirigeable?

Il est bien étonnant (mais pas impossible) qu'Alphonse Crozière et Jean Bruller aient été tous deux inspirés par Marcel Jeanjean... Cela nous interroge sur la paternité de Frisemouche et Loulou, encore une fois.

 

3) Des réminiscences de Pif et Paf (1927-1929) et des Mirifiques pérégrinations de Fifi-Tutu-Panpan à travers le ciel (1928)

Compliquons l'énigme, ou rendons-la encore plus passionnante, c'est selon...

- Jean Bruller illustra la série des Pif et Paf d'Hermin Dubus entre 1927 et 1929. Les trois albums furent publiés par Nathan. Sur ce site, on lit les premières pages du premier tome, Pif et Paf les deux garnements. Je me permets de reproduire les pages qui, j'en suis persuadée, vont bientôt vous intéresser si vous les reliez au chapitre XXI du Mariage de Monsieur Lakonik (en haut de cette page de mon site):

 

L'éhonté plagiaire!, vous exclamerez-vous. Dans sa bande dessinée de 1931, Jean Bruller a copié un élément de l'histoire d'Hermin Dubus! Ne le condamnnez pas si promptement: un autre a croqué en une phrase ce même épisode de 1927. Il s'agit d'Alphonse Crozière dans Loulou chez les nègres! Soit deux ans avant Bruller. Au chapitre I, le héros Loulou lance à une petite fille: "Me faire mettre à la broche!... Et ma carabine!... D'abord, on les a mis à la broche les cannibales; ils ne mangent plus que des bonhommes en pain d'épice...".  Je vous laisse vous torturer l'esprit avec cette donnée nouvelle, et je reviendrai dans ma page Pif et Paf sur ces réseaux incontestables entre ces livres pour la jeunesse... qui ont constamment pour fil directeur Jean Bruller. Cela ne laisse-t-il pas perplexe?

- Chapitre IV de notre enquête: Où le livre pour la jeunesse Les Mirifiques pérégrinations de Fifi-Tutu-Panpan à travers le ciel (1928) de Jean Montaigne, illustré par Jean Bruller et édité par Fernand Nathan, qui offre des réminiscences de Fricasson de Marcel Jeanjean, des héros de Deux Fragments d'une histoire universelle. 1992 d'André Maurois et anticipe Le Mariage de Monsieur Lakonik, nous trouble encore davantage.

 

Les influences artistiques

Analyse à venir ultérieurement.

Pour le moment, je vous renvoie pour une première approche à "Jean Bruller et Le Mariage de Monsieur Lakonik, un Christophe moderne?" de Jacques Tramson, dans l'ouvrage collectif dirigé par Georges Cesbron et Gérard Jacquin, Vercors et son oeuvre, Paris, L'Harmattan, 1999, pages 23 à 31. Cliquez ici pour pouvoir l'acheter en version papier ou en version numérique.

Découvrez l'univers de Christophe, en particulier le Sapeur Camember, le savant Cosinus, et Plick et Plock. Vercors évoqua explicitement Christophe auprès du doctorant Radivoye Konstantinovic qui offrit une synthèse du parcours du double artiste: Vercors, écrivain et dessinateur, Paris, Klincksieck, 1969.

Allez aussi faire connaissance de Rodolphe Töpffer (1799-1846), notamment sur le site de la société des études töpffériennes. Et aussi de Wilhem Busch (1832-1908) que j'évoquerai particulièrement sur ma page Pif et Paf, série inspirée de Max et Muritz (1865) à lire ici en intégralité. Un  Max et Muritz qui inspira auparavant, en 1897, Rudolph Dirks premier père de Pim, Pam, Poum (ou encore sur ce site).

 

 

 

 

 

 

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