Accueil 
Biographie 
Bibliographie 
Mes travaux 
Librairie 
L'artiste 
Littérature de jeunesse 
La Résistance 
Les récits 
Théâtre 
Essais 
Mémoires 
Varia 
Regards croisés 
Actualités 
Contact 

 

 

 

 

 Silences

A défaut de vous procurer les 8 eaux-fortes constituant l'album Silences (1938), je vous conseille d'acheter Les Silences de Vercors (Le Mans, Création et Recherche, 2002).

Allez à cette page pour savoir comment vous procurer les albums originaux de Jean Bruller.

Silence4.jpg

source

 Cet ouvrage de belle qualité édité en 2002 comprend l'album de 1938, les eaux-fortes de 1929 accompagnant le poème Le Corbeau d'Edgar Poe, les textes poétiques du même auteur américain, - Silence, Ombre et L'Ile de la fée (traduction de Charles Baudelaire) -, ainsi que The Rime of the ancient mariner de Coleridge.

Je vous incite fortement à vous reporter à l'introduction d'Alain Riffaud qui ouvre Les Silences de Vercors. J'insisterai seulement sur trois points:

1) Le contexte d'édition

Jean Bruller travailla au printemps 1938 à ses eaux-fortes qu'il intitule Silences, mot emblématique à plus d'un titre dans sa double carrière et mot auquel il a "toujours trouvé de profondes résonnances".

Silence1.jpg

La crise économique de ces années-là le conduisirent à imprimer lui-même son "cahier de gravures" sur sa "presse à bras" et à les enluminer "ensuite, à la main, au pochoir. Rien à payer, sauf le papier".

                                                                                                                    

Silence2.jpg

Jean Bruller déclina divers silences: " Silence mental de l'écrivain paralysé par la feuille blanche. Silence mortel d'une maison solitaire où personne ne répond à l'appel des voisins. Silence subit dans la pièce où pénètre, par surprise, un ennemi armé. Silence tremblant avant le viol au fond des bois. Silence nocturne où, derrière une fenêtre, un homme tout seul écrit, son révolver en attente sur la table. Ainsi de suite".

Comme les commandes affluèrent alors qu'il avait, par précaution, limité la série " à trois cents exemplaires par petites tranches de cinquante ou soixante", il fut obligé de travailler sans aide tout l'été à une cadence accélérée: "Peu entraîné, deux heures de ce travail m'irritent la paume, épuisent mes biceps. Après trois heures je souffre et le surplus m'évoque l'enfer"...L'Enfer de recommencer "éternellement" le même pénible travail de force!

Quant à ses illustrations des textes d'Edgar Poe et de Coleridge, il les entreprit en 1942, mais sans déroger à sa règle de ne rien publier sous le joug allemand, puisqu'il les édita à titre confidentiel pour douze riches collectionneurs, avec l'aide de  l'imprimeur Ernest Aulard.

2) Le silence d'avant Le Silence de la mer

Les topoï du silence et de la mer ne surgirent pas ex nihilo en 1942 dans son premier récit Le Silence de la mer, publié clandestinement par les Editions de Minuit. Ces thématiques étaient déjà récurrentes dans l'univers artistique, poétique et autobiographique du jeune dessinateur. Le titre du récit mythique de 1942 révèle avec force cette idée fixe. Celle-ci se rencontre déjà dans son premier album de 1926, 21 Recettes de mort violente, en particulier dans le premier chapitre « Du suicide par immersion totale ».Elle se prolonge dans La Danse des vivants, par exemple dans les planches « Mutinerie à bord » et « Le Radeau de l'éternelle espérance ». Cette focalisation sur l'univers marin est encore nettement visible en 1942 quand Jean Bruller, en plus de l'écriture du Silence de la mer, illustre les trois poèmes en prose d'Edgar Poe et la ballade de Coleridge. Tout autant que Jean Bruller, Vercors revient sur ce réseau imagé, par exemple pour les titres Le Radeau de la méduse et Tendre Naufrage, pour la diégèse du récit Sillages (1972). Le Commandant du Prométhée, ultime récit de Vercors, semble un écho manifeste de ce travail lexical.

L'album Silences (1938) résonne de manière polyphonique:

- Les gravures interrogent bien des silences: celui, angoissé, de la page blanche de l'artiste; ceux de l'irrémédiable solitude humaine ou de la nature humaine, originellement mauvaise, que l'admirateur de Jean Bruller décèle dans La Danse des vivants.

- Il revêt aussi l'aspect le plus contingent et le plus matériel qui soit, à savoir le silence de l'oeuvre menacée dans sa sortie éditoriale, puisque, comme je l'ai dit plus haut, Jean Bruller dut s'auto-éditer à cause du déclin du beau livre d'après-guerre qu'il avait prédit dès 1931 dans la revue cossue Arts et métiers graphiques.

- Le silence inquiet face à l'approche de la guerre et au musèlement artistique imminent., une approche précise qu'il avait stigmatisée dans l'album Visions intimes et rassurantes de la guerre (1936).

3) Le choix d'illustrer les textes d'Edgar Poe et de Coleridge

Cf. mon article "Quand le fantôme d'Edgar Poe plane sur l'oeuvre de Jean Bruller-Vercors: résonances artistiques, frontières transgénériques". Actes du colloque à paraître.

Certaines illustrations, de l'aveu même de Vercors, étaient alimentaires pour le jeune dessinateur débutant. Bien d'autres au contraire relevaient d'un projet personnel, décliné sur le plan artistique. Ce n'est pas un hasard si Jean Bruller édita ses trois eaux-fortes pour Le Corbeau d'Edgar Poe le jour même de son anniversaire. Et les réminescences, même dans les détails, persistèrent dans l'oeuvre scripturale de l'écrivain, ne serait-ce que par la récurrence sous sa plume du "nevermore" dans Sylva et dans un chapitre du recueil fantastique (dans le sillage d'Edgar Poe) Les Chevaux du Temps.

En 1942, les univers sombrement silencieux et marins de Poe et de Coleridge semblent correspondre au moment historique noir de l'Occupation. Prenons un seul exemple concret tiré de mon article précédemment cité, les deux dessins ornant Silence d'Edgar Poe.

"Les deux gravures forment de parfaits diptyques. Dans la première illustration, un Démon observe un homme, sur son rocher surplombant une rivière agitée, visiblement tourmenté par le grouillement convulsif de la nature. Ce qui ressort dans ce dessin, c’est le trait, c’est la griffe sur la plaque de cuivre, les zébrures en diagonale de la pluie qui s’abat sur d’inquiétants hippopotames, gueules ouvertes, et d’autres formes difficiles à identifier. Quant au corbeau, non évoqué dans ce conte, il se présente comme une réminiscence de l’illustration de 1929 du poème Le Corbeau. L’observateur sur son rocher a l’attitude emblématique du poète romantique face à la nature déchaînée. Ce dessin s’inspire notamment des peintures de Victor Hugo, du poète en exil dans la posture de l’éclaireur au regard tourné vers la France muselée de Napoléon III. Cette remarque n’a rien de spéculatif. Celui qui naquit cent ans jour pour jour après Hugo ne cacha jamais son admiration pour le mage romantique. Cette illustration est très certainement un écho à la Seconde Guerre mondiale, avec son cortège de violence et de désolation. Aussi les implications historiques sont-elles patentes. En 1942, ces trois choix de poèmes de Poe lui permirent de peindre l'enfer de l'Occupation.

Dans la seconde gravure, le Démon frappe le paysage de la malédiction du silence : plus de mouvements, plus de bruits en cette fin de conte poétique. Jean Bruller utilisa alors la même technique de zébrures parallèles, mais beaucoup plus atténuées, car le contraste entre la lumière et le noir est moins fort. Il représenta le même paysage, le même personnage sur son rocher, mais tout est devenu calme, d’un silence énigmatique et ambigu : est-ce la transcription du silence que s’imposa Jean Bruller entre 1939 et 1941 avant de passer à la Résistance littéraire? celui qui oppressa les écrivains sous l’Occupation ? Notre interprétation s’arrête à la porte de l’imaginaire de Jean Bruller-Vercors".

 

 

 

 

Copyright (c) 2006 N Gibert. Tous droits réservés.
nathalie.n.gibert@wanadoo.fr